L'esperanto et l'officier supérieur

© Papiers de Chine
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Gérald Béroud, qui a créé il y a dix ans la plate-forme d’échanges SinOptic, connaît la Chine comme sa poche. Celui que les médias romands appellent «Monsieur Chine» et que les responsables politiques en visite ne quittent pas d’une semelle nous raconte sa première fois, ses coups cœur et ses coups de gueule. Interview au sortir des Jeux dans un hutong de Pékin.

Pourquoi la Chine? Quel a été le déclic?
J’y étais venu en 1986 pour accompagner ma sœur au congrès mondial de l’esperanto.

En Chine grâce à l’esperanto? C’est original!
Ce qui est assez amusant, c’est qu’à cette époque, ni ma sœur, ni son futur époux ni moi-même ne parlions chinois. Mais comme ma sœur parlait l’esperanto et qu’une tradition chez les Espérantistes veut que lorsqu’on arrive dans une ville, on va rendre visite aux Espérantistes du coin. Et quand on est arrivé à Kunming en 1986 (dans la province du Yunnan, au sud-ouest du pays, ndlr), ma sœur s’est donc mis en tête d’aller visiter la section locale des Espérantistes. Elle avait une liste avec un nom et une adresse. On arrive dans une rue toute simple et devant le numéro indiqué, mais il n’y avait pas l’homme que l’on cherchait. Quelques minutes plus tard, nous étions entourés des dizaines de personnes qui toutes mettaient leur grain de sel. Et puis quelqu’un nous dit que le numéro indiqué était faux et que l’Espérantiste se trouvait un peu plus loin dans la rue. Et là, on tombe sur un cantonnement de l’Armée populaire de libération (APL).
Le représentant local des Espérantistes que nous recherchions était en fait un officier supérieur de l’armée! Seulement, lui n’était pas là mais à une réunion à Pékin. Nous sommes repartis et le soir, à l’hôtel, nous avons reçu la visite de la section locale de l’esperanto qui nous a ensuite accompagné dans nos visites d’une manière absolument extraordinaire. Comme quoi, l’incompréhension d’une langue conduit à des contacts tout à fait amusants. Cela nous a surtout permis d’échanger un certain nombre de choses parce que Kunming en 1986, c’était vraiment une ville de province très peu développée. Le hangar à bagages de l’aéroport était une cabane où les valises étaient posées sur le sol en terre battue.

A Pékin, avec le Président de la Confédération, Pascal Couchepin, le Président du Conseil d'Etat vaudois, Pascal Broulis et le syndic de Lausanne, Daniel Brélaz.  © Papiers de Chine
A Pékin, avec le Président de la Confédération, Pascal Couchepin, le Président du Conseil d'Etat vaudois, Pascal Broulis et le syndic de Lausanne, Daniel Brélaz. © Papiers de Chine

C’est comme ça que vous imaginiez la Chine?
Je ne savais rien de ce pays, je ne me faisais pas vraiment d’images. J’avais 29 ans et c’était ma première expérience de la Chine.
A mon retour en Suisse après un mois de voyage, je me suis dit que j’étais assez furieusement inculte puisque que j’ignorais à peu près tout d’une civilisation majeure. Quand on a fait son école obligatoire dans le canton de Vaud, qui n’est certainement pas la pire de Suisse, que sait-on de la Chine? Peut-être quelque chose de Confucius, quelques grandes inventions chinoises, les guerres de l’Opium, Sun Yat-sen est peut-être un nom qui dit encore quelque chose puis ça saute à Tchang Kaï-chek, Mao Zedong, Deng Xiaoping et nous voilà arrivés en 2008. C’est relativement insatisfaisant.

Vous vous êtes donc mis au Chinois…
J’ai commencé par apprendre la langue avec un ami chinois à Lausanne. J’ai fait 2-3 ans de cours et en 1989, je me suis réinscrit à l’Université (après des études de sociologie, ndlr). Je suis allé à Genève faire les études de langues chinoises à côté de mon travail à l’Institut suisse de prévention de l’alcoolisme et de toxicomanie.

Quel a été votre rapport avec cette langue?   
Le Chinois est une langue très jouissive. On peut arriver très rapidement à faire des choses: on n’est pas sûr d’être compris, mais au moins on est sûr d’essayer de saisir quelque chose. Quand on apprend à tracer des caractères, on voyage pour pas un sou. Ça raconte des histoires et puis on est très vite charmé par le contenu de la langue, par le fait que la langue est extrêmement proche de la philosophie et de l’histoire. La langue est constellée d’anecdotes, d’allusions, de références et c’est cela qui est très difficile à saisir. Ce n’est pas la langue elle-même intrinsèquement qui est difficile, c’est un entraînement. C’est apprendre, imiter, copier, c’est un immense travail, c’est laborieux. Il faut emmagasiner une foule de détails, d’informations et d’allusions pour pouvoir comprendre cette langue.

Le chinois a-t-il été le sursaut que vous n’aviez pas eu pour la sociologie?
La sociologie, c’est différent. C’est une compréhension du monde, de la lutte contre l’arbitraire, des idées, des références, des discriminations tandis qu’à mon avis la Chine, c’est quelque chose qui est plus essentiel, qui touche plus profondément puisque ça a à voir avec une manière d’être au monde qui n’est pas forcément celle que l’on connaît en Occident. Mais il serait faux de penser que mon intérêt pour la Chine est une passion instantanée et démesurée. Ce n’est pas vrai. C’est un long travail, une longue initiation qui n’est pas terminée pour arriver à sorte de construction personnelle. On a souvent idée que celui qui s’intéresse à la Chine fait du tai-chi le matin, promène ses cages à oiseaux, cuisine des plats chinois, a une femme chinoise et sacrifie tout à l’intérêt pour la Chine, ce n’est pas mon cas.

Vous ne faites pas du tai-chi, ne mangez pas tous les jours chinois et avez une femme d’origine iranienne…
Absolument. Mais j’ai une sorte d’hygiène de l’esprit qui, elle, est chinoise. Il faut une identification distante à son objet de travail, sinon on est cuit!

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Cet intérêt pour la Chine ne vous oblige-t-il pas à être en opposition constante avec le monde? Avec ces critiques qui fusent sur la Chine particulièrement ces derniers mois, n’êtes-vous pas fatigué de devoir toujours vous positionner?
Oui, la Chine est particulièrement visée en ce moment. C’est quelque chose qui est irritant par instants mais tout à fait nécessaire.
Ça ne me touche pas, mais ça me perturbe profondément. Quand par exemple, la petite fille d’un couple binational taïwano-suisse rentre à la maison et dit à sa mère: «On m’a traitée de sale chinetoque dans la cour de récréation», je trouve cela pénible. Que ce type d’appréhension caricaturale du monde frappe les enfants montre que l’on n’a pas fait le travail de manière intense et répétée. C’est grave. C’est de là que naissent les discriminations.

Avez-vous été touché directement?
Il y a des gens que j’ai perdus. Des gens qui disent: «Comment peut-on argumenter sur la situation du Tibet alors que c’est un génocide ethnique et culturel». Quand les choses sont tellement massives, c’est très difficile d’argumenter.

Pour contrebalancer ce type d’arguments, êtes-vous parfois obligé d’argumenter plus fort quitte à vous montrer proChinois?

C’est cela. Alors qu’à d’autres moments, je passerai pour l’antichinois. La balance est extrêmement difficile. Car il faut aussi contrer des Chinois qui racontent parfois n’importe quoi. Leur absence totale de distance à l’égard de leur propre culture est aussi parfois à remettre en question.

Et les Suisses ne connaissent pas forcément bien la Chine non plus…
On pourrait travailler à plein temps et faire des corrections. Les journalistes par exemple ne sont pas toujours d’une rigueur totale dans la retranscription des noms, des lieux, des fonctions, des phénomènes qui se produisent. Et il faut reconnaître que c’est difficile : rien que de restituer les noms correctement, de comprendre que la Chine est un pays extrêmement complexe avec des groupes ethniques différents, des langues différentes, des appréhensions différentes. En plus il y a les caractères simplifiés, les caractères traditionnels, les dialectes locaux. Il y a les provinces, il y a les régions autonomes, les zones administratives spéciales, les municipalités et on a tendance à mélanger cela. Il y a un travail d’élucidation et de vulgarisation à faire.

C’est quoi le pire qu’on vous ait dit par rapport à votre relation à la Chine?
Il n’y a pas de choses vraiment massives, mais ce sont davantage les silences. Les silences sont parfois plus bruyants que les mots. On peut percevoir cette sorte de critique sous-jacente non dite. «Est-ce que tu es vraiment sûr que…» On sent ça dans le ton, dans les non-dits. Ce n’est pas vraiment frontal. Mais je peux très bien percevoir la tension qui règne à certains moments.

Mais vous, vous vous définissez comment par rapport à votre lien à ce pays?
J’ai toujours eu comme attitude de garder une voie la plus médiane possible. Je ne suis pas un porteur de valises, je ne suis pas davantage un pic systématique. Ce qui m’impressionne toujours en Chine, c’est l’extraordinaire motivation et la fraîcheur qui règnent dans ce pays que j’ai parcouru en long, en large et en travers. C’est de voir combien cet élan dépasse tout ce que j’ai pu voir ailleurs. C’est aussi une sacrée claque qui nous est infligée, à nous autre pays Occidentaux et à la Suisse où l’on a une attitude extrêmement blasée de renonciation par rapport à ce qu’on peut faire.

Pensez-vous que les gens commencent à saisir ce qu’est ce pays ou avez-vous toujours l’impression qu’il existe un grand décalage entre leur vision et ce qu’est la Chine aujourd’hui?
La multiplication des contacts fait beaucoup pour l’amélioration des choses. On peut être saisi par le nombre incroyable de relations qui existent (artistiques, culturelles, scientifiques, politiques, économiques). C’est même difficile de ne pas trouver de nouvelles concrétisations de ces échanges. Ces mises en contacts sont un facteur favorable. Evidemment, il y a des vents contraires. Cette année, il y a eu de sacrées tempêtes. C’est une année noire pour la Chine. Je pense même qu’un grand nombre de responsables politiques chinois sont soulagés que ces Jeux ne se soient pas si mal passés. Que ce soit derrière. Que ce ne soit pas l’apothéose que ça aurait pu être mais que ce soit un temps fort. Je pense que l’extraordinaire élan d’une grande partie de la population, des volontaires comme on a rarement vu pour des JO, toute cette mobilisation, ce n’est pas qu’une construction factice du gouvernement avec une population aux ordres. Il y a une réelle fascination, il y a un réel élan. Il y a bien sûr de l’entraînement idéologique, patriotique et tout ce qui va avec mais qui ne le fait pas? On ne va pas analyser l’Euro2008. En Chine, parce que c’est un pays communiste, on a l’impression que cette grille d’analyse politique imprègne tous les comportements de la population et notre manière de voir est toujours liée à cela: ce sont des communistes et donc de la manipulation de A à Z. Alors bien sûr qu’il y a un contrôle, bien sûr qu’il y a un embrigadement, mais il n’y a pas que ça. Il y a aussi une marge de manœuvre, un véritable enthousiasme, une fierté qui n’est pas que de la fierté nationale mais qui est la fierté de montrer son pays, sa culture dans un temps particulier, privilégié.

En mars dernier par exemple, lors des événements du Tibet, que pouviez-vous expliquer?
Cette question-là, ça m’a fait énormément potasser. J’ai dû faire des notes, des interventions pour essayer d’expliquer ce qu’est la réalité du problème. Et il y a un grand nombre de méconnaissance de base: la première, c’est le territoire. Quand on dit «Tibet libre », de quel territoire parle-t-on? On ne fait pas la différence entre la région autonome et ce qu’on appelle le «Tibet historique» ou le «Grand Tibet». Ensuite, il y a toutes les questions historiques, sans remonter jusqu’au XIIIe siècle, rien que déjà le XXe siècle c’est déjà, pardonnez-moi, le foutoir. Donc ces choses-là doivent pouvoir être expliquées. Et particulièrement en Suisse, en raison de la présence assez forte d’une population tibétaine. Evidemment, ce genre de choses doit pouvoir être expliqué. Le premier temps, c’est de dédramatiser, d’essayer de faire descendre la pression. Il y a eu d’abord un emballement à partir du 14 mars, tous les médias parlent de cet événement de manière extrêmement négative en tirant des conclusions très rapides sur le massacre, et après on a assisté à une contamination, d’autres secteurs de la relation à la Chine ont été touchés. Ça m’a frappé de voir que des articles traitant de performances de DJ chinois étaient l’occasion de régler des comptes avec la Chine, il y a eu des articles extrêmement violents. Si on veut arriver à parler de ces questions, il faut déjà essayer de prendre de la distance, garder son sang-froid. Qu’il y ait un problème au Tibet, personne ne le conteste. Même le gouvernement chinois, les autorités et grand nombre d’analystes et de tibétologues constatent qu’il y a des problèmes, mais ce n’est pas la même manière de les voir et de les résoudre.

Quand vous êtes tout seul chez vous, vos pensées sont-elles différentes de celles que vous exprimez?
Pour éviter la schizophrénie, il vaudrait mieux garder la même opinion le matin et le soir et si possible la partager.

Vous aimez les médias ou ils vous agacent?
Je peux avoir une relation assez ambivalente parce qu’il faut pouvoir diffuser de l’information, mais en même temps, les demandes des médias sont extrêmement impératives, immédiates. Il y a souvent des personnes qui sont choquées que je ne puisse pas répondre instantanément, comme si je devais arrêter mon travail toute affaire cessante pour me mobiliser dans l’heure pour répondre en détail aux 43 questions qui viennent de m’être posées. Et tout ce travail d’explication, de transmission d’informations, je le fais gratuitement. Je ne suis pas un centre d’informations financé par le gouvernement pour renseigner les journalistes sur ce qui se passe en Chine. Tout ça, c’est du temps de travail, c’est une subvention de SinOptic au développement de la presse suisse. C’est un gros travail.

Quel est le rôle de SinOptic?
Son rôle est faire le pont entre la Suisse et la Chine. Je ne suis pas en affaires avec la Chine. Je ne fais pas un seul centime avec le gouvernement chinois. Je sens parfois qu’on me considère comme étant trop proche de la Chine. C’est gênant dans la mesure où ça ne correspond pas à la réalité et que j’essaie d’avoir une attitude équilibrée.

On est donc suspect lorsqu’on a une attitude équilibrée avec la Chine?
Tout à fait. C’est comme ces grandes entreprises qui ne voulaient pas engager des sinologues il y a quelques années encore parce que s’intéresser à la Chine, c’était déjà avoir fait le saut. On était déjà cryptocommuniste du fait de s’intéresser à la langue, à la culture. Et je pense que cette attitude est encore présente. Quelqu’un qui s’intéresse à la Chine de manière extrêmement approfondie et qui ne milite pas pour les droits de l’homme ou pour la sauvegarde de l’environnement est forcément suspect. C’est une attitude que je sens dans les médias. Où l’on voit régulièrement cette idée que quand on va en Chine, c’est forcément pour cirer les pompes, lécher les bottes et faire des contrats sans aucune espèce d’arrière-pensée, comme si la conscience avait été remplacée par un tiroir-caisse.

Rencontreriez-vous le même type de réactions si vous vous étiez intéressé à l’Inde, par exemple?
Je ne pense pas non. Il y a automatiquement cette analyse avec la Chine, du fait que c’est un pays autoritaire.

Comprenez-vous que des gens pensent qu’avec un régime pareil, on ne peut pas se permettre d’être si proche de ce pays?
Oui, mais ce qu’il faut voir aussi, c’est que le pays a évolué de manière considérable. De totalitaire, il est devenu fortement autoritaire. C’est une assez grande différence. Le régime ne fait plus la pluie et le beau temps dans l’ensemble des secteurs de la vie. Il y a de réelles marges de manœuvres qui existent, qui peuvent être plus ou moins grandes selon les périodes, il y a des retours de bâton, mais le parti communiste lui-même a évolué. Quand on rencontre des maires, des vices maires, des ministres aujourd’hui, on voit très bien que ce n’est pas le même personnel qu’il y a dix ans. L’appréhension, la manière de parler, de se comporter, d’évoquer les problèmes, d’entretenir les relations avec l’étranger a complètement changé. Cela s’est fait grâce aux échanges mais pas seulement. Il y a une évolution interne. Une compréhension réelle des problèmes du pays et de la manière de les aborder, cette analyse-là a changé.

Un de vos plus beaux souvenirs de Chine?
Deux rencontres, l’une avec un Chinois qui a attendu 60 ans avant de recouvrer la nationalité suisse, c’est une des choses les plus fortes que j’ai vécues et l’autre avec mon premier ami chinois, un chauffeur de taxi rencontré il y a 22 ans. Ce sont ces personnes-là, avec d’autres bien sûr, qui sédimentent votre relation à la Chine, qui font qu’elle s’incarne.

Vos amis chinois, ils se comptent par dizaines, par centaines?
C’est comme quand on dit «Vous connaissez combien de caractères chinois?» Eh bien, je n’en sais fichtre rien!

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