«N’allez pas en Chine, c’est affreux!»

Mark Henley, photographe anglais établi à Zurich et Genève © Stephen Shaver
Mark Henley, photographe anglais établi à Zurich et Genève © Stephen Shaver

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Mark Henley, vous avez découvert la Chine en 1989. Quelle était la raison de ce premier voyage?
De la pure curiosité. Et peut-être le sens de l’aventure. Cela semble étrange aujourd’hui, mais en 1989, c’était un pays encore difficilement accessible et méconnu. A Hong Kong où je me trouvais alors, tout le monde disait «N’allez pas en Chine, c’est affreux!» J’y suis donc allé ! Pour découvrir un pays bien différent des échos et images que nous en avions en Occident.

J’ai été interpellé par la taille du pays, la diversité des paysages et des habitants – on passait d’un fonctionnaire qui suintait l’indifférence et l’inertie à des gens extrêmement chaleureux, curieux, fiers et qui étrangement me comprenaient très bien. J’y suis resté six semaines, puis suis revenu juste avant les événements de Tiananmen. Là, j’ai retrouvé un pays cahotique et perturbé. Vivre ce traumatisme de l’intérieur m’a donné une leçon politique et sociale accélérée. Cela m’a en outre confirmé la distance entre les perceptions occidentales de la Chine et ses réalités. Et surtout, c’est à ce moment-là que je me suis décidé à devenir photographe.

J’ai été happé par ce pays. Basé à Tokyo, je retournais régulièrement en Chine, et suivais l’histoire qui s’y déroulait. J’étais fasciné par les changements, économiques, mais aussi sociaux qui se passaient. Les Japonais voyaient la Chine d’un autre oeil que les Occidentaux – disons avec dix ans d’avance – ce qui m’a encouragé à continuer de découvrir ce pays et passer du temps dans des endroits comme Shenzhen et ses usines plutôt que dans des paysages d’apparence plus pittoresques.

Vous avez exposé en Suisse, puis dans de nombreuses villes de Chine et récemment publié un recueil de vos photos «China [sur]real». Que souhaitez-vous susciter à travers votre travail?
Il y a dix-huit ans, la distance entre la Chine et la manière dont elle est perçue n’était pas moins grande qu’aujourd’hui, et ce bien que la couverture médiatique ait considérablement augmenté.  J’ai voulu montrer le pays le plus fidèlement possible. Et surtout les habitants: des gens ordinaires traversant un moment extraordianire.

Mon travail est d’abord une réflexion sur la montée de l’individualisme. Dans les villes, les changements sont si rapides que les habitants doivent faire un long voyage mental pour s’y retrouver. J’ai été fasciné par la capacité d’exploiter au mieux la moindre opportunité. Ce sont ces millions de volontés, désirs et rêves qui fabriquent le miracle chinois que nous connaissons. C’est la Chine que je souhaite montrer.

J’essaie d’utiliser l’humour autant que possible: parfois indulgent, il peut devenir plus piquant, voire noir. L’idée principale reste de poser des questions. Que se passe-t-il en Chine? Qu’est-ce qui arrive aux Chinois?

© Mark Henley
© Mark Henley

Les Chinois ont donc aussi pu voir votre travail. Quelles ont été leurs réactions?
Beaucoup ont apprécié l’humour qui se dégageait des photos. Que ce soit des citadins de classe sociale élevée que les ouvriers qui ont accroché les photos. Beaucoup ont simplement dit «merci» à cet étranger poru avoir passé autant de temps à découvrir leur monde et à si bien le retraduire. Certaines réactions ont été plus difficiles, comme cette équipe de la télévision centrale CCTV, outrée de voir que j’osais montrer une photo avec des travestis chinois dans une exposition en Europe. En revanche, un journaliste de Shanghai m’a confié qu’elle ignorait que la Chine pouvait être ainsi.

Une partie des gens ont été choqués par la sexualité qui apparaît dans mon œuvre. A Canton par exemple, une femme m’a demandé l’autorisation de rester à mes côtés le temps du vernissage, afin de pouvoir dire à tous ceux qui venaient me parler combien elle détestait cette exposition. Une expérience très intéressante finalement, qui a permis beaucoup de débats.

L’impression de l’ouvrage – qui s’est déroulée en Chine – a aussi été très surprenante. D’habitude, dans ce milieu, on parle encre, couleurs, densité. Et là, dans cette grande maison d’édition chinoise – la meilleure – il y avait un flux constant d’employés de l’imprimerie qui venaient regarder les photos. A la fin, ils m’ont demandé de faire la même chose avec eux : photographier leurs vies et leurs préoccupations.

Que voyez-vous de plus qu’un autre?
Disons que le temps est le mot clé. Si on prend Shenzhen, j’y suis allé sept ou huit fois. Il y a quinze ans, il y avait encore des champs avec des paysans! En outre, je suis totalement freelance, et échappe à tout diktat de commande, obligation ou critères de qualité. La question que je me suis toujours posé n’était pas «est-ce que c’est bien?» mais «est-ce que c’est correct?» J’ai aussi eu la chance de beaucoup voyager dans le pays, et de pouvoir échanger avec des spécialistes, universitaires et journalistes. Et aujourd’hui, le fait de pouvoir discuter et échanger sur mon travail avec un public chinois ajoute encore un plus à cette expérience.

Quelles sont les trois photos que vous préférez ?
Très difficile d’y répondre. Je dirais celle des travailleurs qui mangent dans un boui-boui. C’est un moment purement spontané et très simple. Tous les regards sont tournés vers cet étranger qui fait intrusion dans cet instant de leur vie. Ils sont pauvres, migrants, mais il y a ce restaurant qui les accueille, avec cette vue mangifique, même si c’est temporaire. On y discerne Chongqing, une ville avec une atmosphère très particulière. Les plats sont aussi très intéressant, avec d’étranges couleurs…

© Mark Henley
© Mark Henley

La deuxième est la photo de couverture de mon livre*. Celle où l’on voit «You are the center» peint sur un mur. Elle est emblématique de ce nouveau concept dans cette Chine en transformation: l’importance de l’individu et des choix individuels. Il y a une ambiguité avec cet homme visiblement très ordinaire qui regarde le message. En Chine, c’est aussi particulier de trouver ce genre d’inscription sur un mur.

Enfin, la photo qui termine mon livre. Elle est comme une énigme. Un point d’interrogation. C’est certainement celle qui provoque le plus de confusion. Elle montre la Cité interdite et une femme vêtue de soie – on est proche des clichés occidentaux sur la Chine. Mais on ne comprend pas comment la photo a été prise, il y a un jeu de mirroir. Et surtout, elle n’a pas de visage. Cela dérange. Pour moi, c’est la clef. C’est une réflexion sur la manière de voir l’Histoire, de la recréer. Quel est le rôle du passé chinois dans le futur? La photo est belle, mais aussi effrayante.

Avez-vous rencontré des problèmes lors de votre travail en Chine?
Il y a bien sûr eu des arrestations ou des pellicules confisquées. Mais je n’ai jamais été physiquement ennuyé, ni placé en détention. Généralement, un étranger jouit de plus de liberté et pouvoir qu’un Chinois. J’ai aussi rencontré des réticences de la part de ceux que je photographiais: des gens effrayés par les conséquences de leur collaboration, ou alors le bon citoyen qui refuse qu’on prenne des photos qui pourraient nuire à l’imge de la Chine. A Jinan, le directeur chinois de l’Alliance francaise où avait lieu mon exposition a décrété qu’elle n’était pas recommandable pour des étudiants et l’a fait démonter. Le Musée d’art moderne de Dalian a décidé au dernier moment de tout annuler. Partout ailleurs, des censeurs ont attentivement examiné chaque photo, mais au final, ça a passé!

Voyez-vous des similitudes entre les vies chinoises et suisses?
Peut-être le désir d’avoir une vie paisible. Avoir accès à une bonne éducation, la sécurité sociale, tout cela est similaire. Les Chinois aimeraient aussi beaucoup jouir d’un environnement plus pur. Que ce soit l’environnement naturel ou politique.

Papiers de Chine

* China [sur]real, a photo essay, Mark Henley, ed. Timezone 8, ISBN13 978-988-99265-6-4

© Mark Henley
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