Mousson

Nathalie Brochard, Conceptrice rédactrice à l’atelier BLVDR, à Genève / photo DR
Nathalie Brochard, Conceptrice rédactrice à l’atelier BLVDR, à Genève / photo DR

Rien que de l'eau

Duras aurait su d’emblée poser l’atmosphère, planter le décor en une énième version de l’Amant de la Chine du Nord, un peu à l’Ouest tout de même. Extraits*:
“Léo me dit que j’étais une jolie fille.
-    Vous connaissez Paris?
Je dis que non en rougissant. Lui connaissait Paris. Il habitait Sadec.”
Pour moi la Chine n’a eu ni les odeurs ni les couleurs qu’a su si bien restituer Marguerite. Quoique. En 1987, alors que je vivais à Canton depuis quelques mois, je connus ma première mousson: un ciel gris si bas qu’on pouvait le toucher du doigt, un déluge continu, de l’eau jusqu’au genou. Allait-on se noyer pris dans l’étau des nuages et des inondations? Le moral plongeait. Les distractions manquaient. Nous surnagions, enfemés dans nos appartements. 



Ranger m’apparut alors l’activité la plus appropriée pour ne pas perdre pied. En ouvrant la porte de mon unique placard: ô stupeur et tremblements!  Une fine pellicule de moisissure verte, de celle qu’on trouve d’ordinaire sur nos oranges en voie de décomposition, recouvrait la totalité du contenu: vêtements, chaussures, appareils-photos, raquettes de tennis, cassettes audio, livres, pas un espace qui ne fût colonisé par cette marée verte. Ecoeurée par le spectacle, je m’empressais de refermer priant pour que la chose (la bête?) restât à l’intérieur. Vite vite chez le manager de la résidence.

 

Dans mon mandarin le plus fleuri, je lui exprimais toute ma colère et le traînais jusqu’à l’appartement pour qu’il constatât l’étendue des dégâts. Extraits (en français, traduction simultanée):
-    Vous allez me rembourser, vous avez bien une assurance?
-    …
-    Tout est fichu, même à la teinturerie ça ne partira pas forcément toute cette moisissure. Non mais vous allez faire quoi?
-    …
-    Mais c’est vrai ça. Pour le prix qu’on paie, aussi cher que là où j’habitais à Paris. Vous connaissez Saint-Germain?
-    …
-    Ouais ben c’est aussi cher et en plus votre studio est pourri. C’est dingue!
(Dix ans plus tard, lorsque j’amenais mes filles à Canton pour leur montrer l’endroit où je vivais, leur verdict fut sans appel: un taudis).
-    Dites quelque chose!
-    La grande différence entre vous et moi, c’est que vous possédez trop. Quand je porte un pantalon et une chemise, c’est que l’autre pantalon et l’autre chemise viennent d’être lavés et sont en train de sécher. Je n’ai que ces seuls vêtements. Nous en Chine, on n’a pas tous vos soucis. C’est le grand avantage du communisme sur le capitalisme vous savez?
Ce que je savais surtout c’est que désormais mes seuls vêtements étaient ceux que j’avais sur le dos (T-shirt, short et tongs) et un instant je me suis demandée lequel de nous deux était le capitaliste dans l’histoire.

Nathalie Brochard

* Marguerite Duras (2006) , Cahiers de la guerre et autres textes , Paris, P.O.L/Imec