ENCRES DE CHINE


«Au grand galop de mon cheval, je paradais parmi les ventilateurs.
J'avais sept ans, rien n'était plus agréable que d'avoir trop d'air dans le cerveau. Plus la vitesse sifflait, plus l'oxygène entrait et vidait les meubles.

Mon coursier déboucha sur la place du Grand Ventilateur, appelée plus vulgairement place Tien An Men. Il prit à droite, boulevard de la Laideur Habitable.

Je tenais les rênes d'une main. L'autre main se livrait à une exégèse de mon immensité intérieure, en flattant tour à tour la croupe du cheval et le ciel de Pékin.

L'élégance de mon assiette suffoquait les passants, les crachats, les ânes et les ventilateurs. Je n'avais pas besoin de talonner ma monture. La Chine l'avait créée à mon image: c'était une emballée des allures grandes. Elle carburait à la ferveur intime et à l'admiration des foules.»

Amélie Nothomb, Le sabotage amoureux, éditions Albin Michel, 1993



«Qui veut acheter le Palais d'Été? Qui rêve de démolir vingt mètres de la muraille pour se construire une bicoque avec ces pierres sacrées? c'est à vendre.»

Albert Londres, La Chine en folie, 1932


«Comment être sûr que c'est dans ces parages que la princesse s'est perdue? La route de Pékin à Kachgar a emprunté de tout temps la "Voie impériale" qui conduit d'abord à l'ancienne capitale Xi'an puis, entre Gobi et montagnes, vers Lanzhou sur les rives du Fleuve Jaune, Dunhuang et les grottes des Mille Bouddhas, puis la rive nord du désert du Taklamakan. Mais une alternative existe plus au sud: la route qu'empruntèrent justement Ella Maillart et Peter Fleming, sur laquelle nous cheminons.»

Bruno Paulet, Mémoires des sables, Ed. Olizane, 2007


«Chaque premier de l'An à minuit, il portait le dieu en procession, offrait un sacrifice aux ancêtres, puis il mangeait un nombre incalculable de raviolis végétariens à l'huile de sésame.»

Lao She, Quatre générations sous un même toit, 1951


Le tripode, une histoire de poids

Un «tripode olympique» vient d’être inauguré à Pékin. L’objet est fortement chargé en symbolique: ses 5,6 tonnes de bronze représentent les 56 minorités ethniques qui vivent sur le sol chinois et ses 2,9 mètres de hauteur rappellent les futures 29e olympiades.

Plus énorme encore, trois semaines avant la consécration du tripode olympique, le plus grand tripode de Chine avait lui aussi reçu les honneurs dans un célèbre parc de la province du Shandong: 600 tonnes, en pur marbre. Sans parler d’août dernier, lorsque le président Hu Jintao en personne a orné de sa calligraphie un autre de ces tripodes, érigé cette fois pour marquer les 60 ans de l’établissement de la région autonome de Mongolie-intérieure. On l’a compris, ce ne sont pas les occasions de rajouter un tripode dans le paysage chinois qui manquent. Au fait, qu’est-ce qu’un tripode? C’est un chaudron, généralement fait de bronze et juché sur trois pieds. Depuis le 12e siècle av. J.-C., il est considéré par les Chinois comme objet sacré, et seules les élites ont l’insigne honneur d’en posséder. A chaque rang correspond un nombre de tripodes autorisé. Pratique aujourd’hui, lorsque les archéologues découvrent une nouvelle tombe: il suffit de compter les tripodes pour savoir s’il s’agit de celle d’un duc ou d’un marquis.
Utilisé tout d’abord pour cuire les viandes et poissons offerts aux dieux, l’objet a servi ensuite à brûler de l’encens comme le rappellent les nombreux tripodes piqués de milliers de bâtonnets qui fument encore aujourd’hui dans les temples. Mais il n’y a pas que les lieux de culte. Plusieurs grandes avenues pékinoises accueillent d’immenses modèles. Même des hôtels prestigieux ont le leur. Mais, quel est le lien entre le tripode et l’haltérophilie demanderez-vous?

Et bien, dans l’Antiquité chinoise, la population se rassemblait pour assister à la compétition très select dite du «lever du tripode». Un effort qui devait ressembler en bien des points à celui du lever des haltères. L’enthousiasme n’avait pas de limites: c’est ainsi qu’en l’an 307 avant notre ère, un roi, trop sûr de lui, mourut d’avoir voulu en soulever un.

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