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Luo Cuifen, la femme aux 26 aiguilles

le 04-09-2008
© Papiers de Chine
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La Chinoise de 30 ans a découvert le pourquoi de ses douleurs: les radiographies ont détecté 26 aiguilles à coudre dans son corps et dans sa tête. Un acte commis juste après sa naissance dans son petit village, sans doute par ses grands-parents: le bébé était une fille, il fallait s'en débarrasser. Reportage dans la province du Yunnan.

«Où sont-elles?», s’inquiète Tao Yanmin en arrivant à l’étage de la clinique de luxe. Tirée à quatre épingles, la directrice clientèle du Richland International Hospital en est pourtant certaine: «Les aiguilles étaient bien dans cette vitrine!» Mais elles ont été retirées la semaine dernière, lui apprend un employé. Elles baignent désormais dans une pièce borgne. Dans de petites fioles de formol que le «1er hôpital du Yunnan» a pris soin de mettre sous clef. Leur exposition dans l’élégante salle d’attente a fini par rebuter les patients. Comment en effet ne pas vaciller en apprenant l’histoire?

© Papiers de Chine
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Pour l’entendre, il faut quitter Kunming et s’enfoncer dans les montagnes de la très verte province du Yunnan. Traverser les villages du comté de Songming qui grouillent en ce jour de marché, emprunter les mauvais chemins de terre, croiser troupeaux et chevaux, passer les carrières, la prison de Yanglin, les champs de tabac, se perdre encore pour enfin arriver à Longtanpo. Un village de quelques âmes et d’au moins deux buffles. C’est la terre qu’on travaille ici.

Luo Cuifen habite la maison adossée à la colline. Une cour et des murs qu’elle partage avec son mari, son fils de 8 ans, ses beaux-parents et quelques inévitables poules et cochons. La jument vient de mettre bas. Et le chien méchant n’a pas plus de nom que les autres animaux du lieu. Quant au soleil, il brûle. Pour autant ce n’est pas pour se protéger de lui que Luo Cuifen, 30 ans, se cache sous un grand chapeau mais bien pour masquer le symbole de féminité qu’on lui a encore enlevé. «Ils m’ont coupé les cheveux pour les opérations», se désole celle qui, après des années de mal-être, vient de passer des mois d’enfer.

La peur au ventre

Ces douleurs à la poitrine qui ont pourri sa vie de femme, ces maux dans le rein qui la frappaient quand elle était aux champs et ce sang dans les urines qui lui ont fait croire à une «maladie très grave» avaient une origine. Luo Cuifen l’a compris il y a quatre ans, lors d’une visite médicale à Kunming, le chef lieu de la province qu’elle n’avait alors jamais quittée. Les radiographies de son corps ont révélé «l’incroyable» et donné le vertige aux médecins les plus endurcis. Jamais, ils n’avaient vu ça. Aucun doute: les 26 traits blancs qui se découpent sur les radios au niveau du ventre, du dos, du cou, des poumons ou même de la tête sont bien des aiguilles. Des aiguilles à coudre de «4 à 5 centimètres», rélève Song Ming, le radiologue du Richland International Hospital.

Luo Cuifen se décompose. La peur au ventre, elle ne veut pas laisser la représentation l’envahir, mais les insomnies finissent de la torturer. «Comment quelqu’un a-t-il pu enfoncer des aiguilles dans mon corps?» La paysanne ignorait jusqu’ici le secret le mieux gardé dans des campagnes: l’élimination des bébés filles. Aujourd’hui, le ratio homme/femme en Chine atteint parfois dans ces provinces pauvres et rurales, 140 garcons pour 100 filles. Résultat: au moins, 18 millions d’hommes, âgés de 20 à 45 ans sont et resteront célibataires, a révêlé fin 2007 l’enquête nationale de la Commission d’Etat pour le Planning familial.

 

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Les médecins ont beau expliquer à la paysanne que tout cela a dû arriver lorsqu’elle était tout bébé, Luo Cuifen se refuse à visualiser l’impensable: des grands-parents paternels lui enfonçant une à une des aiguilles dans son petit corps d’à peine quelques jours et jusque dans son crâne. Cela, sans doute, au vu et au su de son propre père, un homme violent qui maltraitait son monde et dont la femme s’est séparée quand Luo Cuifen avait 4 ans.

«Pas prête à mourir»

Non, il ne faisait pas bon naître fille dans le village de Da Nitang, «le grand étang boueux», autour du 7/11/77 du calendrier lunaire. Surtout quand une sœur aînée était déjà de la partie. Une de trop aux yeux de ceux qui vainement ont tenté d’éliminer le bébé. Mais l’enfant au sexe faible a résisté. Personne ne sait comment. «Elle n’était pas prête à mourir», décrèteront les médecins. Plus tard, Cuifen apprendra par sa mère qu’une première aiguille était ressortie de son rein gauche lorsqu’elle avait quelques mois. Puis une seconde, deux ans plus tard, de ses côtes, cette fois. Réagir? Oui, mais comment? L’argent manque et l’hôpital est un nom inconnu pour la famille.

Et puis surtout comment imaginer que tant d’autres aiguilles avaient été insérées dans ce petit corps. La mère ne s’en est pas remise. «Elle est si triste, elle pleure», se meurtrit sa fille. Luo Cuifen, elle, a honte. Honte de ce qui lui est arrivé. Honte d’avoir été celle dont on a voulu se débarrasser - «si j’avais été un garçon, c’est sûr, ça ne serait pas arrivé». Gênée d’avoir été prise en charge gratuitement par les hôpitaux et la société - à 3000 yuans (450 francs) le retrait d’une seule aiguille, plus du salaire familial annuel, elle n’aurait pu subir aucune de ces trois lourdes opérations. La dernière, «la plus difficile car c’était l’aiguille dans la tête», s’est déroulée à Chengdu, le 8 mars dernier. «La journée internationale de la femme», a-t-elle mémorisé. Enfin un sourire, le premier.

D'autres cas récents

Si les hôpitaux du Yunnan n’avaient jamais vu cela, de telles pratiques ont déjà eu cours. Début 2007, une aiguille a été retrouvée dans le crâne d’une femme de 40 ans, qui souffrait de violents maux de tête. Il y a tout juste un an, à Canton, des radiographies d’un bébé de 12 mois révélaient la présence de 6 aiguilles à coudre, dont une dans la tête. Ses parents, des migrants du sud-ouest du pays ont dit tout ignorer de la présence de ces aiguilles dans le corps de leur enfant.

Luo Cuifen se sent mieux. Physiquement. Mais à la torture physique a succédé la torture psychologique. Les grands-parents sont morts depuis. Son père? «Je lui ai demandé des explications, mais il ne me répond pas». Ses doigts se tordent. Son corps se tend. A «la haine» ressentie contre lui et ses grands-parents a succédé l’amnésie. Luo Cuifen ne «veut plus savoir». Même si la perspective d’une vie précaire dans ces montagnes ne l’enchante guère surtout depuis que la paysanne a découvert la ville, elle veut aller mieux, s’offrir une «nouvelle vie». Enterrer l’histoire. Pour ne plus jamais remuer le couteau dans la plaie.

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