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«Le gouvernement chinois a peur de voir combien les gens sont mécontents»

le 27-08-2008
© Papiers de Chine
© Papiers de Chine

Trois ères de manifestations étaient prévues dans le cadre des Jeux olympiques de Pékin. Elles sont restées désertes, les rares plaignants ont pour la plupart abandonné devant la lourdeur des démarches administratives. Certains se sont même retrouvés en prison.
Susan Brownell, chercheuse américaine enseignant à l’Université des sports de Pékin, avait soumis l’idée de ces zones au gouvernement chinois. Interview.

D’où est venue l’idée de ces ères de manifestations?
C’est une longue histoire. J’ai été contactée par plusieurs personnes, des think tanks, des ONG. Un professeur chinois spécialisé dans l’étude des médias, qui visiblement a des entrées au Politburo, m’a demandé de réfléchir à des «nouvelles idées» pour ces Jeux olympiques. C’était juste après les événements qui se sont passés au Tibet. J’ai commencé à réfléchir à des espaces de manifestation. D’une part pour que les Chinois puissent s’exprimer, mais aussi pour protéger les manifestants occidentaux qui imaginaient qu’en Chine, sortir un drapeau Tibétain en plein centre-ville serait bien accueilli. Or les Chinois sont très sensibles sur le sujet.
 
Comment expliquez-vous le fait que les trois parcs susceptibles d’accueillir des manifestations étaient très éloignés des installations olympiques, alors qu’il s’agit justement d’une possibilité offerte en raison des JO?

J’ai réalisé en interviewant des Chinois de toutes classes sociales qu’il était impossible d’avoir une zone de manifestation près du stade national par exemple, qui était devenu un emblème de ces Jeux. A cause de la face. Dans la conception chinoise de l’hôte et de l’invité, il est difficilement concevable que l’invité manifeste son mécontentement sur le territoire de l’hôte, c’est un grand manque de respect.
 
En Chine, on rétorque souvent que la notion de manifestation vient de l’Occident et n’est pas compatible avec la manière traditionelle de régler les problèmes en Chine. Cette perpétuelle invocation de l’histoire est-elle plausible, à l’ère de la mondialisation?
En effet, on va privilégier la médiation par exemple pour régler des différends. Mais il ne faut pas oublier que la Chine a aussi une tradition de manifestation! Prenez le Mouvement du 4 mai 1919 (lors duquel des milliers de manifestants ont manifesté à Pékin, suite au traité de Versailles qui attribuait les anciennes concessions allemandes en Chine aux Japonais. Ce mouvement visait aussi à dénoncer le poids des traditions et le pouvoir des mandarins - ndlr). Concernant l’origine occidentale, c’est aussi un concept qui a dû être créé à un moment donné pour répondre à une situation. Je pense notamment au Speaker’s Corner au Hyde Park de Londres, où chacun peut prendre librement la parole. Il a été créé au 19e siècle, suite à des manifestations, dans une Angleterre qui découvrait une classe prolétarienne croissante, et souvent mécontente. On pourrait y faire des parallèles avec les ouvriers migrants aujourd’hui en Chine.
 
En fait le pouvoir cherche surtout à museler sa population?
Je crois que le gouvernement, mais aussi une partie de la population chinoise a peur de voir combien les gens sont mécontents. Les manifestations sont un baromètre de la situation réelle. En réalité il y a beaucoup de jacqueries qui éclatent spontanément dans le pays. Mais elles sont immédiatement réprimées.
 
Aucune manifestation n’a pu avoir lieu dans les zones prévues à cet effet. La faute à la lourdeur administrative de la procédure. Voyez-vous cela comme un échec de votre proposition?
Je crois que le Comité organisateur des JO a réélement étudié cette nouvelle possibilité. Mais le gouvernement local a dû craindre que les manifestations pointent le mécontentnement du peuple à leur égard. En Chine, les fonctionnaires cherchent plus à plaire à leurs supérieurs hiérarchiques qu’aux personnes qu’elles administrent.
Mais le bilan n’est pas tout négatif. Plusieurs articles ont parlé de ces zones de manifestations dans la presse chinoise. J’ai même été interviewée par la télévision centrale. L’idée des zones de manifestations a été entendue, débattue sur internet, c’est déjà un grand pas en avant.

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