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«J’étais en classe quand tout s’est effondré...»

le 26-05-2008
© Papiers de Chine
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Cinq rescapés de Beichuan, Chenjiaba, Qusan et Dujiangyan racontent ce qu'ils faisaient au moment du séisme et comment ils s'en sont sortis.

Pan Yazhi, 12 ans: «Je ne veux pas perdre mes jambes.» En classe à l’école de Beichuan lors du séisme.

«J’étais en classe, l’école s’est effondrée. Après, j’ai vu tous mes camarades mourir sous mes yeux», s’écrie Pan Yazhi, 12 ans. La jeune fille au visage tout rond est l’une des très rares rescapées de la tristement célèbre école de Beichuan, qui s’est écroulée sur 1000 enfants. «Je ne comprends pas», hurle-t-elle en se prenant la tête entre les mains. «Pourquoi moi j’ai survécu?»

Pan Yazhi est encore sous le choc. Ses mots sont difficilement intelligibles. «Parle plus lentement», lui enjoint doucement, en ravalant ses larmes, une femme venue à son chevet pour la soutenir. La fillette est allongée sur un lit de l’hôpital central de Mianyang, qui accueille les milliers de blessés de toute la région de Beichuan, très violemment frappée par le séisme. Les couloirs du service de pédiatrie sont encombrés de lits de fortune: planches en bois ou paillasses de bambou. Des petits visages tuméfiées dépassent des couvertures. Des volontaires lavent le sol à l’eau de javel.

«J’étais en classe, tout s’est effondré», reprend Pan Yazhi. Sa bouche se tord. Ses yeux cherchent des regards. Elle pleure, crie, secoue la tête. Une caresse sur sa joue semble l’apaiser une fraction de seconde. Mais il lui faut raconter: «Il était pris au piège, tout près de moi, le visage plein de sang. Il me disait qu’il fallait sortir, qu’on devait aller chercher de l’aide.» Lui, c’était un copain de classe. Il n’a pas pu être sauvé. Pan Yazhi l’a vu mourir.

Autour du lit, deux infirmières et trois amis de la famille sont en larmes. «C’est ce qu’elle répète tout le temps, expliquent-ils. Le plus horrible, pour elle, c’est d’avoir vu mourir tous ses camarades. Ils étaient 60 dans sa classe.» Seul le médecin-chef ne montre pas d’émotion, du moins pas encore. Ses yeux sont cernés, las, résignés devant la fatalité. «Elle souffre, elle a été gravement blessée», dit-il d’un ton neutre avant de soulever le bas du drap, maintenu en l’air par des arceaux.

On vacille. La fillette hurle de douleur. Là, l’innommable physique: le pied gauche a été entièrement arraché au niveau de la cheville. Le droit n’est plus qu’un amas de chair, d’os et de sang. «On va devoir couper ici», poursuit le médecin, en passant un doigt sur la cheville de l’enfant. Depuis quelques heures, l’homme multiplie les amputations. L’espace d’une phrase, il laisse échapper sa détresse: «C’est terrible.» Il se reprend, replace le drap sur les arceaux, sourd aux cris de l’enfant.

Pan Yazhi s’agrippe à notre main, reprend son récit: «Deux grands-pères et deux oncles que je ne connaissais pas ont réussi à me sortir des décombres. Mais ils n’ont pas pu sauver les autres…» «Attention, poussez-vous!»: Un brancard en bois porté par six jeunes arrive dans la chambre. Une toute petite fille, le regard absent, la moitié du visage boursouflé, revient d’une opération. De l’autre côté, un garçon écarquille les yeux pour observer la scène. Son visage, très fin et harmonieux, se tord par à-coups de douleur. Sa main droite repose sur le lit, le pouce est presque déchiré en deux, mais la douleur semble surtout provenir de sous les couvertures. Pas un son ne sort de sa bouche, ni de celle de sa mère, désemparée.

La mère de Pan Yazhi, elle, n’est toujours pas arrivée. Car Pan Yazhi vit sans ses parents. Comme beaucoup de paysans du Sichuan, province pauvre, ils sont partis sur les chantiers ou dans les usines d’autres provinces pour survivre. Sa mère travaille dans la province voisine du Yunnan, tous espèrent ici qu’elle arrivera ce soir à Mianyang. Quant au père, il ne sait toujours rien du drame qui a frappé sa fille - il n’a pu être contacté.

Pan Yazhi tente de se redresser. Un cri du cœur emplit la chambre: «Je ne veux pas perdre mes jambes. Je promets de travailler très très dur et d’aider les autres. Je vais être brave, je ferai tout ce que je peux pour remarcher. Puis j’irai aux Jeux olympiques!»

 

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Wang Zhenbei, 85 ans (au moins): «Je n’avais jamais rien senti de pareil.» Aux champs dans le village de Chenjiaba lors du séisme.

Très digne avec sa longue barbichette blanche, Wang Zhenbei est assis droit comme un I, les jambes allongées au milieu du hall de l’hôpital central de Mianyang. Autour de lui, les nouveaux arrivés et les blessés légers s’entassent pêle-mêle. Lui se concentre sur son bol de riz qu’égaient quelques légumes: «Ce n’est pas si mauvais», sourit-t-il, dévoilant ses trois dents de devant. Sur son visage se lit l’histoire de plusieurs générations. «J’ai 85 ans au moins, je ne sais plus exactement. En tout cas, je suis né avant la Nouvelle Chine.» Wang Zhenbei toujours vécu à Chenjiaba, un village très violemment touché. Sous la casquette bleue Mao, ses yeux malicieux se plissent. Pour sa «première visite de sa vie en ville», le vieillard semble tout content de pouvoir raconter son histoire. Et pour cause. «Nous sommes huit dans la famille, et nous sommes tous saufs, ici à l’hôpital.» Même s’il n’a pas encore pu avoir de leurs nouvelles, il veut croire qu’il n’y a «rien de grave», assure-t-il. Et lui-même? «Ca va, ça va, j’ai juste les jambes qui me font mal.» En réalité, le vieil homme n’arrive plus à bouger ses jambes, encore moins à se lever: «Je suis tombé en m’enfuyant.» L’énorme secousse a surpris Wang Zhenbei lorsqu’il travaillait aux champs, comme tous les jours. «Je n’avais jamais rien senti de pareil.» Il revoit la scène, ses yeux se troublent : «J’ai vu ma maison s’écrouler sur mes poules, mes cochons.» «Et tous ces morts, tous ces jeunes qui sont morts… », articule-t-il, perplexe devant «ce destin du Ciel».


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Ye Yonghua, 35 ans: «2008 aura été une terrible année.» Dans son lit, à Dujiangyan lors du séisme.

Ye Yonghua, 35 ans, est Tibétain. Il vient d’arriver. Il a quitté Lhassa début mai, où il n’y avait plus de travail «à cause de ce qui s’est passé». Sa femme est restée et lui a rejoint son frère aîné au Sichuan, dans la petite ville de Dujiangyan. Mais le sort s’acharne: de sa maison, il ne reste rien. Il campe aujourd’hui au milieu des ruines avec ses proches. «Mon frère est très choqué. Trois de nos voisins sont morts, là, voyez c’était leur maison», dit-il, pointant un amas de pierres et de poutres. Dans sa chemise grise impeccable, Ye Yonghua se pince les lèvres pour retenir ses larmes. Le Tibétain se ressaisit et, dans un chinois parfait: «Les briques leur sont tombé dessus, ils sont morts sur le coup.» Lui dormait lorsque le séisme est survenu. «J’ai pu sortir à temps». Un faible sourire éclaire ses pommettes hautes. «Ensuite, il y a eu plusieurs répliques, ça n’en finissait pas. Puis des fortes pluies sont tombées pendant deux jours. Aujourd’hui, tout le monde est malade.» La ville de Dujiangyan? Une ville fantôme. Des quartiers entiers se sont effondrés et les bâtiments restés debout sont fissurés, craquelés de partout. «Deux écoles et un hôpital sont tombés, reprend Ye Yonghua. Mais ce n’est rien comparé aux villages là-haut». Son regard se dirige vers ces collines brumeuses et verdoyantes, cœur de l’épicentre. «Les secours ont mis tellement de temps à arriver. Même ici, ils ne sont venus que tard le soir», se désole-t-il. L’avenir? «Je vais rentrer au Tibet. 2008 aura été une terrible année...»

 

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Xie Yulan, 39 ans: «Ma fille est sous les décombres.» En train de pêcher au village de Qusan lors du séisme.

Assis au bord de la route à l’écart des autres rescapés, Xie Yulan et son mari Ma Hongrong, regardent dans le vide. D’une voix douce et tremblante, elle raconte en dialecte sichuanais qu’ils viennent du village de Qusan. «On était en train de pêcher quand on a vu l’eau bouger très fort. On a immédiatement couru au village. Mais on ne voyait pas à dix centimètres, c’était la panique.» Ses yeux se remplissent de larmes: «Toutes les maisons ont été détruites», commence-t-elle. Puis sort un téléphone portable et montre la photo d’une jolie enfant. «C’est ma fille. Elle était à l’école…», lâche-t-elle, dans un râle. «Elle s’appelait Ma Hui. Elle avait neuf ans.» Xie Yulan, 39 ans, sèche ses larmes. Le couple vient de perdre sa fille unique, ensevelie sous les décombres de l’école de Beichuan. «Ils n’ont pas encore retrouvé son corps. Mais il n’y a plus d’espoir, je le sais, seuls quelques enfants ont pu s’échapper.» Elle éclate en sanglots, mais veut continuer à parler de Ma Hui: «C’est sa dernière photo. Elle a été prise en février. Je l’avais amenée dans un joli endroit pour fêter le Nouvel an.» Le souvenir lui rend un faible sourire. «Ma Hui faisait tout bien à l’école.» Xie Yulan, elle, ne sait pas bien écrire: «Je sais juste les trois noms de notre famille.» La femme se retourne, désigne les tentes où elle et ses voisins ont été placés par les secours: «Nous avons tous perdu nos enfants.» Son mari baisse les yeux et lance timidement: «L’école, elle était peut-être mal construite?»

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