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Pourquoi la Chine n'a-t-elle qu'un seul fuseau horaire? Et d'où viennent les baguettes? Comment a évolué l'écriture chinoise? Posez vos questions et Papiers de Chine enquêtera pour vous.
Peter, cyclotouriste du Paris-Pékin à vélo, nous écrit depuis Berdians’k en Ukraine. Tout va bien.
Le cinéaste Stanley Kubrick n’a pas la passion – à ce que je sache – du vélo et il n’est certainement pas avec nous dans ce merveilleux voyage Paris-Pékin. Je l’aurais su. Et je lui aurais certainement demandé quelques questions sur son célèbre film «Odyssée 2001».
Dans ce film, il fait le récit d’un vaisseau spatial qui possède un superordinateur situé quelque part dans l’espace. Un jour (si on ose utiliser ce mot puisque dans l’espace les jours sont différents que sur terre) ce super ordinateur devient indépendant et malveillant. L’équipage périt, à part le capitaine qui est transporté dans le temps et l’espace à une vitesse folle.
Je me suis toujours demandé pourquoi Stanley Kubrick a utilisé, pour concrétiser ce voyage et le manque de repères dans les quatre dimensions que sont l’espace et le temps, deux plans parallèles, sans presque aucun détail, défilants. Ce que j’ai vu aujourd’hui ressemble justement à cette partie du film…
On est aujourd’hui en Ukraine. Je pédale dans l’énorme monotonie du temps et de l’espace. Tout se ressemble, depuis des heures. C’est irréel, pas possible qu’un pays puisse posséder tant de terres cultivables. Le pays est parfaitement plat, les routes sont droites jusqu’à l’horizon. Mon esprit se perd dans ses pensées…
Mon esprit plane à 500 mètres de hauteur quelque part entre un plan de nuages et un plan de terres, comme dans «Odyssée 2001». Les terres sont nues, mûres, fertiles et attendent d’être fécondées. Il n’y a pas de horizon, ou s’il y en a un, il est trop loin pour être vu. Le ciel et la terre ne se touchent pas comme ils le font chez nous, ici on sent que l’on peut passer entre. Plus regardant, le plan de la terre est légèrement ondulant, tout comme le plan des nuages. L’un semble le miroir de l’autre. Si la terre devient plus foncée, le nuage au-dessus aussi. La terre s’éclaircit quand le nuage devient plus clair. Les deux se touchent parfois, au loin, dans un rideau gris, pour échanger la pluie. Il n’y a que terre et ciel ici.
Mais il y a aussi une longue ligne, toute droite, qui vient de quelque part, on ne peut voir d’où. Et une autre longue ligne qui vient du coté opposé, on ne sait d’où non plus. Elles auraient dû se toucher quelque part en-dessous de mon esprit, mais ils semblent que les gens qui ont construit ces longues lignes, se sont trompés un peu sur l’angle de départ. Les deux lignes se joignent donc par une autre ligne en forme de ‘S’.
Je vois que la ligne est une route, sur laquelle se déplacent quelques boîtes métalliques, quelques grandes et quelques petites, qui se croisent parfois, vraiment tout près, sans toutefois jamais se toucher. On ne sait pas d’où elles viennent ni où elles vont ces boîtes, elles suivent la ligne d’un infini vers l’autre.
Mais aujourd’hui, il y a quelque chose de spécial sur la ligne: il y a, à quelques kilomètres d’intervalle, 5 chenilles colorées rouge et jaune fluo. Celles-là ne bougent pas, ou, si, très lentement, les 5 dans la même direction, vers l’Est. La terre et le ciel ne se rappellent jamais avoir vu des chenilles colorées sur cette ligne. Elles sont si lentes, mais elles bougent, sans que quelque chose semble pouvoir les arrêter. Elles semblent lutter contre quelque chose. Serait-ce contre le vent qui occupe tout l’espace entre le plan des nuages et le plan de la terre? Sûrement. C’est vrai que le vent souffle fort aujourd’hui.
Mon esprit est intéressé, il s’approche des chenilles. Comme c’est curieux, ce ne sont pas des vraies chenilles. Chacune ressemble à une rangée de perles cylindriques attachées l’une à l’autre, en groupes de 20, chacune rouge ou jaune fluo.
Mon esprit s’approche encore: les perles ne sont pas attachées mais se suivent seulement, l’une presque dans la trajectoire de l’autre. Comment cela peut-il bouger? Chaque perle semble avoir 2 petites pattes et toutes les pattes tournent au même rythme, ou presque. Comme c’est étrange, chaque perle est assise sur un cadre métallique attaché à 2 roues – encore plus bizarre, la nature n’a jamais engendré la roue…
Qui fixe leur chemin? C’est sans doute la longue ligne, elles n’en dévient pas.
Les chenilles suivent le grand ‘S’ de la longue ligne, un brin de soleil les éclaire, cette vue est superbe.
Mon esprit est à 10 mètres: les perles sont donc des bonshommes, des cyclistes. Le premier s’arqueboute pour lutter contre le vent. Les suivants se battent. Ils sont occupés, depuis des heures. Ils semblent avoir perdu toute notion de distance et de temps. Ils ne pensent à rien, ou à tout. Ils voyagent, comme dans le film de Stanley Kubrick, entre deux plans; la distance, la vitesse et le temps ont disparus pour eux, les repères ont fui, seule la destination compte encore: Pékin.
Mon esprit est de nouveau avec moi. Je pense à mon dernier article que je t’ai envoyé, cher Papiers de Chine, et que tu as publié. L’article a eu un grand écho puisque beaucoup n’avaient pas compris que cet article était seulement une photo, tout comme l’article ci-dessus. Et qu’une photo dit la vérité, mais seulement une partie de la vérité, celle que l’on veut vous raconter. Tout comme au Liban, le reporter ne s’intéresse pas aux fleurs sur les arbres au printemps, au bisou volé - ou secrètement accordé? - par un jeune homme à une jeune femme, mais il envoie la photo du soldat, de sa mitraillette et des 3 cadavres au bord de la route. Cette photo est la vérité, mais pas toute la vérité. La vérité sera la succession de mes photos, où mon dernier récit doit avoir sa place. Toutes les photos, comme un dessin animé, formeront le film de mon voyage.
L’Organisation semble avoir compris ce qu’elle a vu sur la photo: les repas sont maintenant meilleurs, l’encadrement se comporte correctement, nous avons maintenant le temps pour visiter, pour parler avec les gens, pour photographier. Les repos en route sont maintenant aussi longs que nous le souhaitons, dans des endroits que nous choisissons. Le grand Chef a changé hier son discours pour y ajouter un mot extrêmement important: il veut nous amener à Pékin, tous, heureux. Il ne veut pas casser notre rêve. Je veux bien le croire, il semble sincère. Je suis curieux de voir comment il va s’y prendre.
Le petit bonhomme sur son vélo perdu quelque part en Ukraine, luttant contre le vent, recommence à rêver de nouveau…
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