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Paris-Pékin avec la FFCT: une sortie de rêve

le 21-04-2008

Un long récit de Peter depuis Odessa où le Paris-Pékin à vélo a fait halte. Un étrange rêve dont l'encre semble être sortie tout droit de la Mer noire.

Je vous écris depuis Odessa, grande ville Ukraine, au bord de la Mer Noire. Quand j’ai vu tout à l’heure pour la première fois la Mer Noire, loin à l’horizon, mon coeur a fait un tour: je savais que j’avais voyagé bien plus loin que l’eau du long Danube et que de nouveaux espaces, tous inconnus, s’ouvriraient bientôt pour moi. Je suis enchanté par les gens aux bords de la route, ils nous saluent avec des immenses sourires, ils ont tous à nous dire vite quelque chose que l’on peut seulement deviner: “Bienvenue chez nous, dans notre pays et très bon voyage”.

C’est ainsi que je m’était arrêté dans un tout petit village, en Moldavie d’ailleurs, tout fraîchement peint en blanc et bleu ciel, décoré de pommiers en fleurs blanches et d’un ciel en bleu ciel, le tout garni avec des lilas mauves, pour vite prendre une photo. Soudainement  j’entends des mots, une vieille dame était assise devant sa maison, au bord de la route - je ne l’avais pas vue. Elle m’appelle, je m’approche, elle me dit quelque chose. Je lui réponds que je viens de Paris et que je vais à Pékin. Elle me demande le nom des pays encore à traverser. Elle me comprend et ses yeux deviennent de plus en plus grands. Elle a de la peine à imaginer tout cela sur la carte de ses souvenirs d’école. Un court moment de silence. Puis elle lève ses deux mains vers le ciel, semble cueillir un bout de son Seigneur et lui prie quelques mots. Elle prie pour moi pour que je puisse revenir sain de ce voyage qu’elle pense insensé. Et puis elle commence à pleurer. Je m’imagine qu’elle se rend compte qu’à son âge, sans doute pas loin du nôtre d’ailleurs, elle ne sortira plus de son petit village, manquant de la force physique, des moyens financiers et des permissions administratives. Moment très touchant.

Mais la vérité n’est pas seulement ceci. Les cartes que les voyageurs renvoient à la maison sont souvent du genre “tout le monde est beau, tout le monde est gentil”, tout comme ce que vous venez de lire. Pourtant, on le comprend aisément, ce n’est pas toujours le cas. Et dans ce cas, il faut savoir aussi envoyer vers la maison les mauvaises expériences. Ce qui, dans notre expédition, n’est pas si facile.

Tu te rappelles, cher Papiers de Chine, que, quelques mois avant mon départ, quand tu me demandais de te raconter un peu mes périples en vue de leur publication, je t’ai dit que j’ai du signer avec la FFCT, organisme organisateur de cette expédition, un contrat qui comportait une clause sur la solidarité. Je t’avais alors dit que l’organisation semblait avoir une très large notion de cette solidarité et qu’il serait possible que ce soit simplement une censure. Je ne pourrais donc pas pour toi traiter tous les aspects de ce voyage et la vérité serait peut-être un peu cachée...

Il s’est pourtant passé un événement tout à fait remarquable cette semaine. Tu sais que les 104 participants sont divisés en 5 groupes, chacun sous le commandement d’un chef de groupe. Par exemple, Raymond et moi sont dans le groupe “jaune” et nos vélos et bagages portent un signe de cette couleur.

Il se trouve maintenant que plusieurs gens autour de moi sont venus cette semaine me raconter leur rêve. Et là où la chose devient extraordinaire, c’est que leurs rêves étaient tous quasiment identiques. Avouez que c’est une chose rarement vue! Alors, et puisque l’on ne peut pas censurer les rêves, je te raconte ce qu’ils ont rêvé.

Leur rêve était que la FFCT leur avait promis, pour 10.000 EUR chacun, d’organiser une expédition Paris-Pékin avec comme buts, entre autres, la rencontre avec d’autres peuples, le contact avec d’autres cultures. Alors, ayant tous l’âme de voyageur et de liberté, ils ont dit oui. Mais un peu plus tard dans le même rêve, ils étaient escortés par la police, par leur capitaine de route, parfois par la voiture suiveuse. Ils évitaient soigneusement tous les arrêts dans les villages, on souhaitait de ne prendre des photos qu’arrêtés dans les champs ou les bois. Les dames étaient obligées de faire leurs haltes techniques au milieu des terres, au bon gré du petit chef. Ils mangeaient leur repas de midi quelque part dans un pré ou sur un bout de parking.

Leur rêve était qu’ils auraient des infos sur les points d’intérêt de la journée, qu’ils pouvaient rouler en petite autonomie et visiter un  peu des endroits intéressants profitant au maximum du voyage. Ils rêvaient qu’ils pouvaient parler ici et là à la population, chacun selon son goût, ou presque. La durée de leur trajet serait relativement peu important, chacun de nous sachant couvrir 100 km dans la journée sans trop de peine. Mais leur rêve est devenu une course continuelle contre la montre, la longueur d’étape était presque toujours plus importante que prévue. L’emploi du temps étant trop mal organisé, ils accumulaient courses et arrêts, les plus faibles se faisant systématiquement engueuler par leur capitaine de route ou par l’encadrement quand ils ne roulaient pas assez vite. Pour plus loin de nouveau devoir attendre et se refroidir des longs temps, on ne savait pourquoi. Ainsi, certains jours dépassent les 11 heures de selle, avec en plus les travaux auxiliaires à faire. Ils se demandaient alors où était le contact avec la population et la rencontre avec les autres cultures promis.

Leur rêve était que leur capitaine de route les accompagnait, les aidait, les comprenait, les expliquait, les guidait. Pour ne trouver rien de cela dans leur groupe. Leur capitaine de route, quand le travail de bivouac finissait, sortait déjà des douches frais et rasé, n’ayant aidé rien à rien. Et de se faire engueuler la journée durant quand on ne roulait pas assez vite ou assez à droite sur des routes parfois vides sur des kilomètres. Quand il était là...

Leur rêve était que la voiture suiveuse les suivait pour assurer leurs arrières, pour les assister en cas de panne mécanique plus grave ou de défaillance physique, une chute pouvant toujours arriver, pour trouver que le conducteur de la voiture suiveuse profitait de sa position hiérarchique pour leur gueuler des ordres et dire qu’ils pouvaient toujours quitter le voyage si la situation ne leur plairait pas. Et ils trouvaient que la voiture suiveuse n’avait pas pensé à amener de l’eau pour les bidons et qu’elle ne distribuait pas les barres énergétiques payées ou n’avait tout simplement pas amené quelques bouts de pain. Ainsi, ils se sont tous trouvés, une nuit, sans eau, sans manger, sans argent puisque la direction n’avait pas distribué l’argent local, sans l’adresse de l’hôtel ou l’endroit du bivouac, sans carte de la route et sans passeports, confisqués. Puisque l’organisation ne voulait pas que l’on se détache du groupe, même pour 2 minutes. Et la voiture suiveuse était ailleurs la plupart du temps... Le même type piquait des crises folles s’ils prenaient par hasard un 2e demi-verre de jus d’orange au petit déjeuner, quand ils pensaient manquer de vitamines. Mais il ne voyait pas qu’il n’y avait plus de pain, de sucre, d’oeufs, de fromage, de miel, de confiture, du lait, des céréales ou du café... Il répondait que d’autres se seraient servis 2 fois. Sans doute, ils avaient faim aussi...

Ils rêvaient que la FCCT savait comment faire du cyclotourisme, mais ils se sont trompés. Le grand Manitou leur avait dit que les sacoches devaient rester à l’avant du vélo puisque lui il roulait avec les sacoches à l’avant - d’où des chutes et des difficultés majeures pour les participants de rouler en peloton en cas de fort vent latéral, les sacoches à l’avant rendant les vélos extrêmement instables. Le grand Manitou leur avait dit que si lui avait envie de manger quelque chose durant ses promenades en France, il s’arrêtait vers 11h chez un boulanger dans un petit village. Seulement voilà, en Ukraine, on ne trouve pas de petit boulanger vers 11h du matin dans un petit village. On ne trouve même pas de petit village des heures durant. On trouve seulement un capitaine de route qui dit que vous devez rouler plus vite et que vous avez le droit de pisser dans environ 27 km. Le tout organisé de manière extrêmement militaire. A leur âge, les participants ne comprennaient plus.

La musette du jour. © DR
La musette du jour. © DR

Ils avaient rêvé qu’ils mangeraient, ayant payé 10.000 EUR chacun, convenablement. Mais ils voyaient que la nourriture dans la musette ne répondait pas du tout aux normes les plus élémentaires de la nutrition, ni en qualité, ni en quantité. Puisque quelqu’un avait décidé qu’ils avaient assez dans la musette. Et que l’on pouvait toujours acheter en route un complément - ce qu’ils étaient obligés de faire très souvent... Tout comme quelqu’un avait décidé que l’on ne pouvait pas se perdre, avoir envie de faire une photo, s’arrêter pour manger quelque chose de plus dans les longues étapes, ou être un jour moins en forme. Ils se rendaient compte que le FFCT avait pris les 104 personnes pour les amener à Pékin, comme des moutons, pour la propre gloire de la FFCT.

Ils avaient rêvé qu’ils pouvaient parler de ces problèmes avec les encadreurs. En parler, oui, mais sans suites ou si peu.

Ils avaient tous rêvé...


C’est ici que leur rêve commun s’arrête à peu près. Je sais que les rêves ne reflètent pas la réalité. Très heureusement. Je regarde ma montre Polar. Il indique que j’ai consommé 5662 kilocalories durant la journée de hier, froide, pluvieuse, très ventée. C’est vrai, c’était dur. Je regarde dans ma musette pour aujourd’hui. Je vous joins la photo.

Quand on parle aux gens de ce voyage vers Pékin, on vous regarde souvent avec des yeux incrédules. Vos interlocuteurs s’imaginent que de faire une si longue distance à vélo est difficile. En réalité, ce ne l’est pas, il suffit de rouler chaque jour entre 100 et 150 km, toujours dans la même direction. On finit forcément par arriver quelque part très loin de chez soi. Ce qui est vraiment fatiguant, c’est de faire face aux obstacles inutiles et répétés que les grands connaisseurs autoproclamés du vélo vous mettent à travers. Tout en décrétant que vous avez tort.

Paris-Pékin avec la FFCT : une sortie du rêve...

 

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