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Pourquoi la Chine n'a-t-elle qu'un seul fuseau horaire? Et d'où viennent les baguettes? Comment a évolué l'écriture chinoise? Posez vos questions et Papiers de Chine enquêtera pour vous.

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De Mao aux JO, l’histoire de trois générations

le 20-02-2008
Christoph et Qiqi, la troisième génération / © Papiers de Chine
Christoph et Qiqi, la troisième génération / © Papiers de Chine

Ge Peilan et Sun Jieshu sont les aieux, Sun Hong et Zhang Huaiqian, les parents. Zhang Qi et Christoph forment la 3e génération. Quant à la quatrième, elle devrait arriver au mois de mai. Histoire d’une famille, de trois générations aux parcours étonnants, au fil d’une Chine toujours différente.

«C’est ma mère qui arrive, s’exclame Zhang Qi. Elle va rester trois jours à Pékin pour s’occuper de moi!» Sun Hong s’affaire immédiatement aux fourneaux. Nous sommes dans un quartier nord de la capitale. Celle que l’on surnomme Qiqi a 28 ans et est enceinte de cinq mois: une grande affaire, au pays de l’enfant unique. D’autant plus en cette année olympique. Qiqi est donc fille unique. «Mais j’ai un frère et trois sœurs», ses cousins en réalité. Sa mère, Sun Hong, a un frère et deux sœurs. Quant à sa grand-mère maternelle, Ge Peilan, un frère et…six sœurs! Oui, les filles sont légion dans la famille!

Sun Jieshu et Ge Peilan, la première génération / © Papiers de Chine
Sun Jieshu et Ge Peilan, la première génération / © Papiers de Chine

«J’espère que ce sera un garçon…», dit Qiqi moitié réfléchie, moitié espiègle. Elle est un peu théâtrale, c’est normal, elle est comédienne. «Déjà petite, elle dansait devant la télé et imitait la maîtresse d’école devant ses cousins», s’amuse sa mère. Qiqi a quelque chose de «spécial» comme elle dit. Non seulement elle a choisi une voie artistique, mais en plus n’a eu que des copains étrangers: «Je ne sais pas pourquoi, je n’ai jamais rencontré de Chinois avec qui j’aurais pu avoir une relation, c’est comme ça. Je ne les trouve pas très responsables, poursuit-elle, songeuse. La plupart ne cherchent qu’à conduire une BMW et entretenir une amante.» Alors en 2006, elle s’est mariée avec Christoph, un Allemand de 39 ans, rencontré sur internet deux ans plus tôt. «Ma famille ne sait pas qu’on s’est connu comme ça.» La tradition a voulu que le père de Qiqi convoque très officiellement Christoph. Qui rit en se remémorant «l’entretien»: «J’étais face à lui, il y avait un traducteur. J’avais une de ces trouilles! Mais tout de suite, j’ai senti une personne très chaleureuse. J’ai trouvé une deuxième famille ici en Chine.» Même si du côté des grands-parents paternels, un ex-général «très conservateur», ça coince encore un peu. «Ils n’ont vu Christoph qu’une fois pour le mariage, s’énerve Qiqi. Et encore, ils ont demandé une salle privée, craignant qu’on les voie en compagnie d’un étranger.»

Les quatre objets

Les grands-parents maternels, tous deux âgés de 76 ans, sont eux «très heureux pour Qiqi», s’illuminent-ils dans le salon de leur petit appartement. Nous sommes à Jinan, la capitale du Shandong, à 5 heures de train de Pékin. A les écouter, on mesure les changements qui ont bouleversé le pays. «Tout était si différent. Je suis content de voir comment va la Chine aujourd’hui», sourit Sun Jieshi, le grand-père. Il est né en 1932 dans le Shandong, tout comme son épouse, Ge Peilan. Puis ils ont vécu quelques années à Shenyang, au nord du pays - «les conditions y étaient meilleures dans les années 1950» - avant de s’installer définitivement à Jinan. Lui comme chauffeur, elle ouvrière dans une usine d’interrupteurs électriques. C’est la Chine de Mao. «On n’avait vraiment rien à l’époque. On était riche si on possédait une radio, un vélo, un ventilateur électrique et une machine à coudre. Nous, on a fini par avoir ces quatre objets à la fin des années 1970», explique-t-elle dans son patois local. «Mais je n’ai aucun regret. Et je suis très fière de mes enfants, encore plus de mes petits-enfants, qui ont tous fait des études», poursuit la septuagénaire qui a connu ce changement radical de la politique de natalité. «Quand j’étais jeune, il fallait faire beaucoup d’enfants. Puis, en 1962, lorsque j’ai eu mon quatrième enfant, on a commencé à promouvoir la politique de l’enfant unique. J’ai donc décidé de ne plus en avoir, ce qui était bien vu car j’étais membre de la commission des femmes de l’usine.»

Sun Hong et Zhang Huaiqian, la deuxième génération / © Papiers de Chine
Sun Hong et Zhang Huaiqian, la deuxième génération / © Papiers de Chine

Mariage (bien) arrangé
Sun Hong, la mère de Qiqi donc, est l’aînée des quatre enfants. Elle est née à Jinan en 1953. Une personne décidée, ferme, peut-être en raison d’une éducation stricte: «Nous n’avions pas l’eau courante. Les trois filles devions aller avec nos seaux en chercher, et laver les habits. C’était loin et lourd, dit-elle avec énergie. Et c’est moi qui l’ai fait le plus souvent. Mon frère est le seul à être allé au kindergarten, parce que c’était un garçon.» En 1972, après le collège, elle passe le concours pour rentrer dans la police du trafic. «Ce n’était pas compliqué, ils cherchaient des filles pour le département de la promotion. Il s’agissait juste de danser et chanter. Nous étions 6 filles sur 150 personnes.» Puis Sun Hong nous raconte avec émotion cet après-midi de 1976, lorsqu’elle a rencontré celui que son père avait choisi pour elle. «On s’est vu pour la première fois en présence des parents. Ça s’est très bien passé. De toute façon, je n’avais rien à dire: il était plus beau que moi et avait un meilleur travail!», raconte-t-elle, heureuse, et visiblement toujours amoureuse. Zhang Huaiqian lui, cadre à la télévison locale, est tout sourire et surtout très occupé ces temps à trouver le nom chinois du petit-enfant à venir. C’est la tradition, un peu modifiée certes: d’habitude, c’est le père du mari qui choisit le nom chinois. «Il aura aussi un nom allemand, se réjouit Christoph. Ce sera Ludwig ou Sissi.»
Le poids du parti
«Et puis, ils pourront avoir plusieurs enfants puisque c’est un mariage mixte», précise Sun Hong, un rien songeuse. Elle qui a donné naissance à sa fille unique en 1980: «J’avais 27 ans. Un mois après, la politique de l’enfant unique était appliquée strictement. On m’a fait signer un formulaire qui stipulait que je renonçais à un deuxième enfant.» Qu’est-ce qu’on ressent à ce moment-là ? «Rien. Enfin, c’est surtout qu’il n’y avait pas le choix, lance Sun Hong. Et puis, ça me permettait de me concentrer sur ma carrière.» Qiqi confiera que ses parents auraient sans doute souhaité un frère pour elle. «Mais cela signifiait perdre son travail, et son affiliation au parti. Aujourd’hui, on s’en fiche du parti, mais à cette époque, vous vous rendez compte ce que ça signifiait ne plus être membre du parti ?» Sa mère mène depuis une carrière honorable: elle est aujourd’hui directrice associée des accidents de la route. On la sent satisfaite et heureuse d’avoir pu offrir une vie confortable à sa fille. «Qiqi est très indépendante, jouit de beaucoup de liberté, dit-elle Mais c’est vrai que sa génération ignore ce que trimer veut dire», confie-t-elle, consciente d’avoir vécu entre deux Chine. Celle de Mao et celle des JO.

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