RECHERCHER


Papiers S.V.P.!

Pourquoi la Chine n'a-t-elle qu'un seul fuseau horaire? Et d'où viennent les baguettes? Comment a évolué l'écriture chinoise? Posez vos questions et Papiers de Chine enquêtera pour vous.

sujet@papiersdechine.ch

Où sont les femmes?

le 21-01-2008
© Papiers de Chine
© Papiers de Chine

Dans l’Empire du milieu, les hommes sont beaucoup plus nombreux que les femmes. Le poids de la tradition, qui préfère de loin les garçons, cumulé avec la politique de l’enfant unique en vigueur depuis la fin des années 1970 a engendré un manque de femmes phénomènal.

Dix-huit millions d’épouses «manquent» en Chine. En clair, 18 millions d’hommes, âgés de 20 à 45 ans sont et resteront célibataires. Voilà le résultat de l’enquête nationale de la Commission d’Etat pour le Planning familial. «Ce chiffre est probablement assez fidèle à la réalité, confirme Song Jiang, professeure à l’Institut de population de l’Université du Peuple de Pékin. Le problème est extrêmement préoccupant. Et ça devient de pire en pire: il faut savoir qu’aujourd’hui 120 hommes naissent pour 100 femmes!»

Dans l’Empire du milieu, il n’a jamais été facile de naître femme. Les adage et proverbes qui le clament ne manquent pas: «Elever une fille, c’est arroser le champ d’un autre» puisque traditionnellement, dès le jour de son mariage, la fille rejoindra la famille de son mari pour la servir. C’est donc sur le fils que comptent les parents. Ce fils qui subviendra à leurs besoins lorsqu’ils seront vieux. Et qui assurera la continuité de la lignée. Malgré le développement économique et social du pays, certaines traditions sont encore profondément ancrées, comme l’observe la professeure: «Oui, cette vision traditionnelle est encore très présente dans des régions rurales. On préfère un fils, qui travaillera la terre, et qui s’occupera de ses vieux parents.» Dans un pays composé à près de 60% de ruraux, on comprend le danger.

© Papiers de Chine
© Papiers de Chine

Et évidemment, avec la politique de l’enfant unique, «le phénomène a pris l’ascenceur durant les années 1980», poursuit Song Jiang. On comprend bien, puisqu’on ne peut pas se permettre un deuxième enfants, on prend soin de s’assurer que le seul et unique enfant permis sera un garçon. C’est pourquoi, ultrasons et avortements sélectifs seraient légion s’inquiètent les spécialistes. Les moyens sont radicaux pour éliminer la fille non désirée, même si la loi l’interdit depuis 2002. «Dans les campagnes, on recourt très souvent aux échographies pour déterminer le sexe de l’enfant. Et on avorte ensuite le cas échéant», explique Yang Chenggang, de l’institut de recherche sur la population à Chengdu. «Mais nous n’avons pas de données fiables sur les avortements, c’est un phénomène difficile à quantifier.» Difficiles à quantifier aussi ces camionettes munies d’appareil ultrasons qui sillonnent les villages et proposent une échographie pour quelques centaines de yuan.
Outre l’avortement, et même si on ne parle plus aujourd’hui d’infanticide, les filles qui ont pu naître n’ont là encore pas les mêmes traitements. «Les bébés filles sont plus négligées. Elles ne sont pas forcément tuées de manière directe, mais moins soignées. Un garçon sera plus facilement et rapidement transporté à l’hôpital en cas de maladie par exemple», développe Gladys Chicharro-Saito, chercheuse au Centre d’études sur la Chine contemporaine à Hong-Kong. 

Autre conséquence grave de ce déséquilibre: le «trafic de femmes» qui s’organise, avertit Gladys Chicharro-Saito. Destiné à suppléer une épouse à ces nombreux paysans dont le village a vu naître trop peu de ces filles, dans ces provinces rurales, à l’ouest du pays. Chinoises des villes plus peuplées, mais aussi Vietnamiennes, voire même Nord Coréennes font le plus souvent les frais de ce marché.

Papiers de Chine

VOUS VOULEZ AVORTER? NE RACCROCHEZ PAS...

Nous avons demandé à une Chinoise d’appeler plusieurs hôpitaux à travers tout le pays. Prétextant vouloir avorter après avoir appris qu'elle était enceinte d'une fille, la jeune femme s'est vu répondre des choses assez inquiétantes. Ces téléphones montrent aussi que les hopitaux sont parfois moins motivés par les aspects éthiques que pécuniers.

1. Bonjour, une de mes amies souhaite avorter, car elle est enceinte d’une fille. Pouvez-vous m’aider à la convaincre de ne pas passer à l’acte? (note: l’avortement sélectif est interdit par la loi)

Un hôpital à Kunming, chef-lieu du Yunnan, au sud-ouest du pays.
-    «Dites à votre amie que nous vivons au 21e siècle! Et qu’elle n’oublie pas que sa fille trouvera très facilement un mari, puisque tous les journaux ne cessent de parler des difficultés qu’ont les garçons à trouver des copines aujourd’hui.»

Une clinique à Pékin, la capitale.
-    «Nous sommes une clinique, nous ne sommes pas là pour donner des conseils pour votre amie»
-    «Et si elle choisit d’avorter parce que c’est une fille, est-ce illégal?»
-    «Non».

Un hôpital à Zhengzhou, chef-lieu du Henan, au centre du pays
-    «Dites-lui qu’une fille, c’est bien aussi. Vous savez, c’est vraiment à elle de prendre cette décision.»


2. Bonjour, je suis enceinte de cinq mois, j’ai vérifié, c’est une fille. Je souhaite avorter.

Un hôpital à Tianjin, une des plus grandes villes du nord de la Chine
-    «Vous pouvez passer sans autre. Nous referons d’abord une vérfication aux ultrasons. Nous sommes ouvert le week-end. Vous connaissez l’adresse?»

Un hôpital à Linyi, petite ville du Shandong, province côtière au nord
-    «Je vous conseille de garder l’enfant, si c’est possible pour vous.»
-    «Moi, bien sûr, j’aimerais le garder. Mais mes beaux-parents insistent pour que ce soit un garçon.»
-    «Alors essayez de discuter. Dites-leur que vous souhaitez cet enfant. Et si vraiment ils ne veulent rien savoir, vous pouvez venir chez nous. Mais comme vous êtes enceinte de cinq mois, il faudra opérer.»
-    «Mais peut-être que je veux vraiment le garder finalement…»
-    «Vous venez de dire que votre famille n’était pas d’accord! Réfléchissez bien, l’harmonie d’une famille, c’est important. Et comme vous en êtes déjà à cinq mois. Vous feriez mieux de venir rapidement. Je vais déjà vous prendre un rendez-vous, comme ça on est sûr.»

Hôpital à Zhengzhou, chef-lieu du Henan, au centre du pays
-    «Oui, nous pouvons procéder à un avortement.»
-    «Et ça ne va pas me cause d’ennui? Ce n’est pas illégal?»
-    «Rires.»

3. Bonjour, je crois que je suis enceinte et j’aimerais faire une échographie pour savoir si c’est une fille ou un garçon (note: les ultrasons destinés à déterminer le sexe de l’enfant à venir sont interdits).

Hôpital à Chengdu, chef-lieu du Sichuan, au centre du pays
-    «Allez dans un hôpital plus grand. Nous ne le faisons pas ici.»
-    «Votre hôpital est trop petit? Vous pouvez me donner les noms d’autres hôpitaux?»
-    Pourquoi posez-vous autant de questions?

Hôpital à Bingzhou, petite ville dans le Hubei, au centre du pays.
-    «Tout le monde souhaite le savoir. Mais c’est illégal.»
-    «Pourquoi?»
-    «Vous le savez bien. La plupart avorteraient si elles savent que c’est une fille.»

Hôpital à Huangshi, petite ville du Hunan, au centre du pays.
-    «Non, la loi l’interdit. Vous l’ignoriez?»

 

Papiers de Chine