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Pourquoi la Chine n'a-t-elle qu'un seul fuseau horaire? Et d'où viennent les baguettes? Comment a évolué l'écriture chinoise? Posez vos questions et Papiers de Chine enquêtera pour vous.

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Yu Hua, la vie à pleines dents

le 22-04-2008
© Papiers de Chine
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"Les médecins accouraient de tout le pays, pour prendre qui les yeux, qui la peau; moi j’étais venu chercher la mâchoire, un de mes patients en avait besoin..."

Yu Hua est sans doute l’écrivain chinois le plus célèbre dans son pays. Et dans le monde. Ses œuvres sont traduites en une dizaine de langues. Son dernier ouvrage, Brothers, sort aujourd’hui en français. L'occasion de republier l'entretien que nous avions eu à Pékin avec cette star d’une simplicité touchante.

«Alors je peux fumer? Vraiment?» Au bout de deux heures de sevrage, Yu Hua, l’un des auteurs les plus en vue de Chine, s’allume une Zhonghua et sourit. Luxe bien mérité lorsque sa réputation est de fumer à la chaîne. «Un journaliste du New York Times m’avait ainsi décrit.» Yu Hua sourit beaucoup, rit volontiers, et son visage presque juvénile malgré ses 47 ans, propose une palette impressionnante d’expressions.

Et une décontraction qui ne semble pas feinte. Ses habits en témoignent.«C’est un réel bonheur de ne pas avoir de patron. Je peux m’habiller comme ça tous les jours, dit-il, pointant ses sandales. De ma vie, je n’ai jamais mis de costume. Remarquez, j’ai failli une fois. Lors d’un festival à St-Malo, en 1995. J’avais dû en acheter un. Ça avait l’air tellement inconfortable. Sur place j’ai vu cet écrivain français, célèbre, qui était tout débraillé. Un t-shirt sale recouvrait mal son gros ventre. Alors j’ai oublié le costume. Si lui pouvait s’habiller ainsi, moi aussi!»

On l’aura compris, Yu Hua aime bien partager des anecdotes avec ses interlocuteurs. En chinois, teinté d’un léger accent du sud. «J’aurais aimé apprendre d’autres langues» Et lorsqu’on lui demande comment il a fait pour passer plusieurs mois aux Etats-Unis sans parler l'anglais, la réponse fuse «Il y a tellement de Chinois là-bas! Qui tiennent des restaurants, des commerces. Je pouvais tout faire sans avoir besoin du moindre mot d'anglais.» Celui qui avait malgré lui commencé le métier de dentiste «les cinq années les plus ennuyeuses de ma vie, l’intérieur des bouches, c’est vraiment ce qu’il y a de plus moche au monde» a bien fait de bifurquer. Les injonctions de son père n’y ont rien fait. «Il n’était pas du tout d’accord que j’écrive, convaincu qu’un savoir technique était le plus important.

© Papiers de Chine
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Evidemment, il avait été marqué par la révolution culturelle et le sort réservé aux intellectuels». Mais ce n’est pas parce qu’il se sent intellectuel que Yu Hua souhaite écrire. «J’avais envie d’une activité très tranquille. Je n’étais pas habitué à travailler! dit-il en boutade, une façon de faire un pied-de-nez à l’histoire qui a voulu que son enfance se déroule sur fond de révolution culturelle. «Il y avait des bons côtés, nous n’avions pas besoin d’aller à l’école» lance-t-il, dissipant l’expression plus sombre lorsqu’il explique que c’était une période « contraignante. Oui, contraignante.» On comprend que tout s’est joué de justesse. «Mon père était fonctionnaire. Et médecin.» Le ton baisse. Si Yu Hua ne semle pas vraiment gêné d’évoquer ses souvenirs, reste que ceux-ci sont sensibles. «Donc ce n’était pas la meilleure catégorie, poursuit-il. On l’a envoyé dans la campagne, se faire réformer par le travail. Là-bas, il a ouvert un hôpital pour les paysans.» C’est ainsi que lorsque la fièvre révolutionnaire atteint son paroxysme et que des boucs-émissaires sont recherchés, son père «a eu de la chance. Les paysans l’ont aidé à se cacher.»

Alors, au début des années 1980, Yu Hua demande à un ami compositeur, «qui ne faisait rien d’autre que de s’amuser» de lui trouver un poste. «Je me suis dit que je pouvais devenir écrivain. Composer, je ne savais pas, mais écrire, avec les 5000 caractères que j’avais réussi à apprendre, ça devrait être possible.» Et Yu Hua de réaliser que moins d’un dixième pouvait suffire. «J’étais très fier quand l’Université Normale de Pékin a analysé Le Vendeur de sang. J’ai utilisé en tout et pour tout 400 caractères!» Celui que les lecteurs américains comparent à Hemingway privilégie en effet la simplicité du style: phrases courtes et nombreuses onomatopées. Un texte qui colle à ses personnages populaires, tel Xu Sanguan, le petit vendeur de sang ou encore l’héroïne de Vivre!, roman porté à l’écran par Zhang Yimou et qui sera primé à Cannes en 1996.

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Outre ses 400 caractères chinois, Yu Hua aime mettre le corps en scène. «Certainement qu’il y a un lien avec mon père. Je le voyais dans sa blouse blanche toute ensanglantée. Et les infirmières allaient jeter des bouts de chair dans l’étang à côté. L’été, celui-ci se recouvrait de mouches! Répugnant!» Traumatisé? «Non, puisqu’après j’ai fait dentiste. Mais là aussi, j’ai tout vu!», explique-il, mi-dégouté, mi-amusé, et surtout se réjouissant d’avance de l’effet de son histoire. «En 1980, je suis allé à la prison de Ningbo. Un homme de 22 ans venait d’être exécuté. Et des médecins accourraient de tout le pays, pour prendre qui les yeux, qui la peau; moi j’étais venu chercher la mâchoire, un de mes patients en avait besoin. Le corps a été entièrement dépecé», raconte-t-il les yeux équarquillés. «C’était horrible. Je n’ai pas pu manger de viande pendant deux mois!» 

Peut-être que cet épisode a été la cerise sur le gâteau, et a décidé Yu Hua d’arrêter et de tenter malgré tout une carrière littéraire. «C’est amusant la vie. Parfois on part d’une base qui n’est pas vraiment adéquate et on arrive à quelque chose de très bien.»

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SES ROMANS A SUCCES

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Yu Hua commence à écrire en 1983. Peu de temps après, son court roman 1986 - relatant les conséquences psychologiques de la révolution culturelle – est un succès. Avec Le Vendeur de sang, il devient un auteur incontournable. Il se distingue par des trames simple dans lesquelles évoluent des personnages modestes qui doivent se battre pour survivre. Vivre! marque le début d’une reconnaissance internationale avec l’adaptation de Zhang Yimou, nominée à Cannes en 1994. Après un long silence, Yu Hua publie les deux opus de Brothers en 2005 et 2006. Les ventes dépassent le million, résultat pour le moins impressionnant dans un pays miné par le non-respect des droits d’auteur. En français, sept de ses œuvres sont traduites. Brothers sort ce mois chez Actes Sud. Qui va rééditer aussi Vivre!, épuisé. ppdc