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«Ce jour-là, j'ai décidé de devenir Pavarotti»

le 06-09-2008
© Papiers de Chine
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> Beitang, au bord de la Mer Jaune

La donna è mobile, selon Jin Liyi

Il vit dans un baraquement d'une ville à l'est de l'Est, au bord de la Mer Jaune et sait tout sur "Pavalotti", comme il dit. Sosie et imitateur du ténor dès le lendemain de la révolution culturelle il y a trente ans, le colosse chinois, en deuil, nous a invités à entrer dans son antre.

 

Pour le 1er anniversaire de la mort de Pavarotti, le 6 septembre 2007, Papiers de Chine republie l'article qu'il avait consacré à Jin Liyi, sosie chinois et fan absolu du ténor italien.

Pour le trouver, il a fallu quitter Pékin au matin, s’engouffrer dans un train en direction de Tianjin, 10 millions d’habitants, premier port de Chine du Nord. Puis rouler encore vers l'Est sur des autoroutes quasi désertes, traverser des champs de coton, des rivières, voire, comme ici où la terre est emportée par camions entiers, des paysages lunaires.

Beitang se trouve bientôt là, après la grosse centrale électrique, sur la route désormais défoncée qui mène à la mer jaune.

Jin Liyi, lui, se prépare. Il a mis ses souliers de gala, enfilé une chemise blanche et le bas du costume noir qui lui a coûté plusieurs milliers de yuans. Il enfilera le frac, le nœud pap et le plastron quand son invitée sera là. Il a lavé sa barbe, peigné méticuleusement ses longs cheveux noirs qui masquent son crâne dégarni. Il est impatient, excité, inquiet. Sa voix n’est pas au mieux aujourd’hui et voilà que la presse internationale vient le voir. Il s’agit d’être digne du maître.

© Papiers de Chine
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C’est au fond d’un de ces baraquements, où quelques poules font mine de s’étonner de cette animation peu commune, que nous attend Jin Liyi. Stupeur. Pour un Chinois, l’homme est un colosse : 1m82, 130 kilos. Plus étonnant, il porte belles – la chose est assez rare dans cette partie du monde - moustache et barbe. Oui, Jin Liyi, bien que de vingt ans son cadet, a quelque chose de Pavarotti. Et quand il vous reçoit, sourire et bras largement ouverts, avec un puissant «O sole mio», franchement, on ne sait plus très bien si l’on est à Beitang ou à Modène. Comme il n’a pas pu aller aux funérailles, alors Jin Liyi, sacré «meilleur sosie Pavarotti» de Chine a installé un autel dans la pièce maîtresse où trônent déjà, outre un micro, photos, cd, dvd du Maestro.

Sa voix ? Elle lui vient de son père, amateur d’opéra chinois. Un père qui continue aujourd’hui à l’âge de 84 ans à titilller ses cordes vocales. C’est lui qui a donné le goût de la musique à son fils et encouragé le petit Liyi de jouer de la flûte et du «er hu», le violon chinois. Et puis un jour, il y a près de 30 ans, en entrant dans un magasin de Tianjin, une voix a retenti. Le jeune homme est abasourdi: «J’ai été si touché. Je n’avais jamais entendu quelque chose d’aussi beau de ma vie». C’est ce jour qu’il décide de devenir, comme il dit, «Pavalotti».

 
Jin Liyi part alors à la recherche d’une cassette de Pavarotti. Mais la chose n’est pas simple dans cette Chine qui sort péniblement de 1976. Il la dénichera tout de même dans une libraire et donnera pour l’obtenir l’équivalent d’un mois de salaire. Au fil des ans, Jin Liyi récoltera au gré de ses déplacements à Tianjin, Beijing ou même Shanghai, quitte d’ailleurs « à n’avoir plus d’argent pour rentrer », des dizaines, des centaines de documents liés à Pavarotti. Aujourd’hui, l’imitateur qu’il est devenu tout seul, sans un cours de chant, possède 1000 cassettes, 2000 CD et mille autres choses sul Maestro. Quant à l’homme, il a pris au fil des ans plus de 70 kilos et a désormais une barbe digne de ce nom. «Je n’ai pas seulement l’apparence, je suis comme lui, j’aime beaucoup manger, et puis je souris ». Ces changements ne sont pas forcément pour plaire à la femme qu’il a épousée et qu’il lui a donné, voici 26 ans, une petite fille, son unique enfant. « Elle a voulu divorcer mille fois parce que je consacre trop de temps et d’argent à Pavarotti. J’ai même perdu mon job d’ingénieur pour lui. Elle pense que je suis fou. Mais elle s’y est fait depuis. »

Seulement, à part quelques apparitions dans des festivals ou à la TV, Jin Liyi n’a jamais réussi à vivre de Pavarotti. Pire, sa passion ne lui a à vrai dire pas rapporté un radis. Mais lui en a coûté. Jusqu’à… 1280 dollars en une fois. Le prix du billet pour assister au concert de la star italienne à Pékin. Ce soir-là, celui qui n’avait pu récolter qu’un autographe avant de se faire repousser par les garde du corps, s’est retrouvé en quittant la salle de concert au milieu de la foule et encadré par des policiers qui le prenaient pour Pavarotti!

Depuis, l’homme n’a cessé de vouloir rencontrer le ténor. Impossible d’aller en Italie, il est ruiné et décrocher un visa n’est pas chose aisée. Reste que lorsqu’il a appris la maladie de Pavarotti, Jin Liyi a écrit aux médias

© Papiers de Chine
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locaux pour leur dire à quel point il souhaitait aller là-bas… « mais personne n’a répondu », soupire-t-il aujourd’hui. Et puis, il y a eu ce coup de fil d’un de ses amis : « Pavarotti est mort », lui a-t-il appris. « Mon cerveau s’est vidé, mon cœur s’est brisé. Je me suis senti misérable ». Les funérailles, il n’a pas voulu les regarder. Il veut garder son émotion pour plus tard. « Je ne le verrai jamais, mais j’aimerais au moins pouvoir aller là-bas présenter mes hommages à la famille. » Et s’il ne peut pas, Jin Liyi ira le faire à Pékin, à l’ambassade d’Italie.

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